Le dioxyde de carbone représente une fraction infime de l’atmosphère, autour de 400 ppm. Cette proportion modeste masque un rôle biologique central : sans CO2, la photosynthèse ne peut pas fonctionner, et sans photosynthèse, la quasi-totalité de la chaîne alimentaire terrestre s’effondre. La question n’est donc pas tant de savoir si le CO2 compte pour les plantes, mais de comprendre à quel point le mécanisme de fixation du carbone conditionne la vie végétale, ses limites et ses adaptations.
Fixation du carbone par la rubisco : le verrou enzymatique de la photosynthèse
La photosynthèse se résume rarement à « capter la lumière puis fabriquer des sucres ». Entre ces deux phases, un maillon dépend directement du CO2 atmosphérique.
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L’enzyme rubisco (ribulose-1,5-bisphosphate carboxylase/oxygénase) est la protéine la plus abondante sur Terre. Son rôle consiste à fixer une molécule de CO2 sur un sucre à cinq carbones pour produire deux molécules à trois carbones, point de départ du cycle de Calvin. C’est cette réaction qui transforme le carbone minéral du dioxyde de carbone en carbone organique utilisable par la plante.
La rubisco présente une particularité gênante : elle confond parfois le CO2 avec l’oxygène. Quand elle fixe de l’O2 au lieu du CO2, la plante entre dans un processus appelé photorespiration, qui consomme de l’énergie sans produire de biomasse. Plus la concentration en CO2 baisse par rapport à celle de l’oxygène, plus cette erreur se répète.
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Ce défaut enzymatique explique pourquoi la disponibilité en CO2 ne se résume pas à une question de quantité brute. Le rapport entre CO2 et O2 autour de la rubisco détermine l’efficacité réelle de la fixation du carbone. Les plantes qui poussent dans des environnements chauds et secs, où les stomates se ferment pour limiter la perte d’eau, voient ce rapport chuter : la concentration interne en CO2 diminue tandis que l’oxygène produit par la phase lumineuse s’accumule.
Plantes C3, C4 et CAM : des stratégies végétales face au manque de CO2
L’évolution a produit plusieurs réponses au problème de la photorespiration. Ces stratégies reflètent directement l’importance du CO2 dans la photosynthèse, puisque chacune vise à maintenir une concentration suffisante de dioxyde de carbone autour de la rubisco.
- Les plantes en C3 (blé, riz, la majorité des arbres) utilisent le cycle de Calvin sans mécanisme de concentration du CO2. Elles sont les plus sensibles à la photorespiration et voient leur rendement baisser quand la température monte.
- Les plantes en C4 (maïs, canne à sucre, sorgho) concentrent le CO2 dans des cellules spécialisées avant de le livrer à la rubisco. Ce pompage supplémentaire coûte de l’énergie, mais il supprime presque totalement la photorespiration, ce qui leur donne un avantage net en milieu chaud et lumineux.
- Les plantes CAM (cactus, agaves, certaines orchidées) ouvrent leurs stomates la nuit pour capter le CO2 et le stockent sous forme d’acide malique. Le jour, stomates fermés, elles libèrent ce CO2 en interne pour alimenter la photosynthèse. Cette stratégie réduit les pertes en eau de façon spectaculaire.
Ces trois voies métaboliques montrent que la pression exercée par la disponibilité en CO2 a façonné la physiologie végétale sur des millions d’années. La diversité des solutions adoptées traduit l’ampleur de la contrainte.
CO2 atmosphérique et productivité des plantes : ce que les données récentes nuancent
L’augmentation actuelle du CO2 atmosphérique alimente un raisonnement tentant : si les plantes manquent de CO2, en ajouter devrait doper leur croissance. Les données de terrain montrent que la réalité est plus complexe.
Une étude publiée dans Nature a réévalué la Production Primaire Brute terrestre et conclu que les plantes absorbent davantage de CO2 que ce que les modèles précédents indiquaient. Cette révision à la hausse confirme la capacité photosynthétique des écosystèmes, mais elle ne dit rien sur le devenir de ce carbone à long terme.
En revanche, des travaux récents signalent que des niveaux élevés de CO2 peuvent désynchroniser photosynthèse et stockage durable du carbone dans le bois. Autrement dit, une plante peut fixer davantage de CO2 dans ses feuilles sans pour autant le convertir en biomasse ligneuse pérenne. Le carbone absorbé repart alors plus vite dans l’atmosphère via la respiration ou la décomposition.

D’autres facteurs limitants interviennent. La disponibilité en eau, la température, l’accès aux nutriments du sol (azote, phosphore) conditionnent la capacité de la plante à exploiter un surplus de CO2. Une plante stressée par la sécheresse ferme ses stomates, ce qui coupe l’entrée du dioxyde de carbone, quelle que soit sa concentration dans l’air extérieur.
Faible CO2 au Pléistocène : quand la photosynthèse limitait l’agriculture
Un angle rarement abordé éclaire l’importance historique du CO2 pour la photosynthèse. Pendant le Pléistocène, la concentration atmosphérique en dioxyde de carbone était nettement plus basse qu’aujourd’hui. Cette faible teneur réduisait la productivité des plantes et augmentait leurs besoins en eau via la conductivité stomatique.
Selon une synthèse citée par Wikipédia (Bettinger et al.), l’agriculture n’a pu apparaître qu’après la fin du Pléistocène, autour de 9700 av. J.-C., quand la remontée du CO2 atmosphérique a permis aux plantes cultivables d’atteindre un rendement suffisant. Avant cela, dans un climat déjà sec, la faible fixation de carbone par la photosynthèse rendait la domestication des céréales non viable.
Ce lien entre concentration en CO2, efficacité photosynthétique et naissance de l’agriculture montre que le dioxyde de carbone n’a pas seulement un rôle biochimique dans la cellule végétale. Il a conditionné des transitions civilisationnelles majeures.
Chlorophylle, lumière et CO2 : trois maillons indissociables
La photosynthèse repose sur une chaîne de réactions où la lumière fournit l’énergie, l’eau donne les électrons, et le CO2 apporte le carbone. La chlorophylle capte les photons et déclenche un transfert d’électrons qui produit l’ATP et le NADPH nécessaires au cycle de Calvin. Sans ces molécules énergétiques, la rubisco ne peut pas fixer le CO2.
Retirer un seul de ces trois éléments (lumière, eau, dioxyde de carbone) stoppe le processus. Le CO2 n’est pas plus ou moins important que les autres, mais c’est le seul dont la source est exclusivement atmosphérique, ce qui rend la plante dépendante de la composition de l’air et du fonctionnement de ses stomates.
La réponse à la question initiale tient en une phrase : le CO2 est le substrat carboné sans lequel la photosynthèse ne produit aucune matière organique. Les adaptations végétales (C3, C4, CAM), les contraintes enzymatiques de la rubisco et les données paléoclimatiques convergent vers le même constat : la disponibilité en dioxyde de carbone a toujours été un facteur structurant de la productivité végétale.

